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Critique - Shusharrah (Chastellière & Hauchecorne) : un récit dur qui anticipe les effets du réchauffement climatique

Par Louis - CINAK
3 min 28 septembre 2021
Critique - Shusharrah (Chastellière & Hauchecorne) : un récit dur qui anticipe les effets du réchauffement climatique
On a aimé
- La psychologie du personnage qui progresse
- Les descriptions de la cité et du bidonville
On n'a pas aimé
- Les premières pages et leur paragraphes d'exposition

Son canot était entouré de cadavres. Ceux-là mêmes des migrants qui avaient voyagé avec elle à bord du navire des passeurs. Ils flottaient, s’entrechoquant parfois, dans une danse aussi terrible que ridicule quand leurs mains se frôlaient.

Emmanuel Chastellière (Célestopol, La Piste des Cendres) et Anthelme Hauchecorne (Prix Imaginales avec son Journal de marchand de rêves) sont deux voix qui montent dans l’imaginaire français. A quatre mains, aux éditions Scrinéo, ils ont écrit Shusharrah, un récit post-apocalyptique où l’humanité se presse sur les rives de la Méditerranée, devant les murailles d’une cité inaccessible, Shusharrah.

Jeanne vit dans une France où l’électricité, la culture, l’Etat ont disparu. Elle habite dans une réserve naturelle avec quelques autres survivants des catastrophes climatiques qui se sont succédées. Certains parlent d’une cité, de l’autre côté de la Méditerranée, qui serait le dernier refuge de l’Humanité, mais seulement pour quelques heureux élus. Adam, le frère de Jeanne, a poursuivi ce rêve et a envoyé des lettres à sa sœur pour lui dire qu’il avait réussi sa traversée et la mer et que la cité l’avait accepté en son sein. Puis plus rien. Jeanne, terrifiée et lassée de la vie qu’elle mène dans la réserve, décide d’aller à Shusharrah. Ben, son meilleur ami (et amoureux d’elle), cherche à la détourner d’un voyage qu’il sait très dangereux. En voyant qu’il n’arrivera à rien, il décide de l’accompagner. Il est la première mise en garde que Jeanne n’écoutera pas…

Après les difficultés de la traversée et la mort de Ben en mer, comme tous les migrants qui l’accompagnaient, Jeanne découvre la « Terre Promise » qu’est Shusharrah. Et la désillusion est immense ! La jeune femme vient s’ajouter à la population qui s’entasse dans le gigantesque bidonville autour des grandes murailles de la ville. Elle rejoint tous ces rejetés qui ne remplissaient pas le cahier des charges de l’immigration sélective. Les citoyens de Shusharrah restent dans leur tour d’ivoire et classent les nouveaux arrivants selon leur potentiel. Les autres se livrent à des pseudos-luttes territoriales dans le bidonville. Le quartier de la Petite France, fondé par les migrants Français, majoritaires, est un véritable dédale où les autorités de Shusharrah n’ose pas mettre les pieds. Le frère de Jeanne aurait disparu là-bas et elle va tout faire pour explorer le bidonville et la cité de marbre au loin. L’occasion pour les deux auteurs de confronter deux mondes au cœur de cette Terre à l’agonie

Shusharrah n’était qu’un mirage. Ben avait raison. Et il était mort. Son corps perdu à jamais sous les flots puants. 

Les Hommes ont nié le changement climatique et se sont trop reposés sur la science, quitte à forcer l’environnement mourant à s’adapter à eux, accélérant d’autant plus la mort de la Terre ! Shusharrah a été créée par des fonds privés afin de préserver les riches et permettre un « nouveau départ ». On ressent tout le désespoir des deux auteurs à travers les brèves descriptions de l’environnement et des nouvelles coutumes. Le passé n’est plus qu’un fantôme : Jeanne a appris des poèmes par cœur sur la France mais elle ne sait même pas ce qu’est la Seine ou encore Montmartre. On ne sait plus pourquoi ces choses sont importantes… Seule la survie compte.

Ce monde dur est servi par un style percutant qui s’accompagne de descriptions très imagées des scènes dures comme celle du naufrage des migrants qui accompagnaient Jeanne, ou encore celle de l’exploration du bidonville. Toutes nourrissent un imaginaire fait de sable, de tempêtes, de mer tumultueuse et de désespoir. Les dialogues sont particulièrement vifs et percutants, ce qui donne à l’histoire une réelle fluidité. Fluidité qui vient en avançant dans le récit, car on peut regretter les trente premières pages qui se remplissent de paragraphes d’exposition, qui nous brossent le portrait de cette nouvelle Terre et qui sont en dehors des dialogues. Ces passages donnent des goûts d’artificialité au début du roman, même s’ils ont le mérite de poser le décor. Mais très vite, la maturité de l’écriture reprend le dessus et accompagne la lente désillusion de Jeanne sur la vie. La psychologie du personnage va ne faire que gagner en profondeur au fil des épreuves qu’elle va vivre, ce qui me fait dire que ce roman est une sorte de récit d’apprentissage.

Le duo d’auteurs à l’origine de Shusharrah nous propose un récit dur et qui anticipe les effets du réchauffement climatique en nous touchant nous directement, Français. Il faut parfois arrêter de croire à un mirage pour avancer et c’est ce que nous apprend ce roman !

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