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Muse : entre culture SF, politique et religion

Par Woulfo
26 janvier 2015

Fer de lance de la nouvelle génération anglaise au début du siècle, Muse s’est imposé année après année, album après album comme un des groupes les plus « importants » de la scène internationale rock de nos jours. 

Emmené par la voix de Matthew Bellamy, les bras de Dominic Howard et le célèbre headbang de Chris Wolstenholme, Muse a bâti sa réputation de mastodonte à l’aide de ses seules mains, avec des chansons calibrées pour la fougue de la scène rock dans un premier temps pour ensuite embrayer sur quelque chose de plus « expérimental »  et moins « organique ».

Cependant, Muse n’a jamais été un groupe underground et reflète certainement le symbole exemplaire du « rock pop », avec toute la signification de cette notion. En dehors des récurrents commentaires sur le groupe, il est intéressant de noter toute la culture SF qui baigne dans l’univers du groupe. A partir du deuxième album Origin of Symmetry jusqu’à The 2nd Law, en passant par leurs paroles, leurs performances scéniques ou leurs clips, le groupe a toujours montré son attrait pour la dystopie future avec des thèmes souvent récurrents qui tournent autour de fin du monde, religion et politique.

Cet article a donc pour but de voir où Matthew Bellamy (à l’origine de toutes les paroles, à quelques exceptions près) essaye de nous emmener à travers sa musique, quelles sont ses inspirations et rendre hommage aux paroles du groupe.

Muse : entre culture SF, politique et religion
1 - Bienvenue dans le showbiz de la science
2 - La religion, thème récurrent très important chez Muse : ère de l’absolution
3 - Tous en résistance
4 - Le soulèvement avant la destruction
1. | Bienvenue dans le showbiz de la science

Même si Showbiz n’est certainement pas l’album qui reflète le mieux l’amour du groupe pour la science-fiction, il serait vain de ne pas prendre quelques instants pour parler du premier album du groupe qui possède des textes ficelés d’une écriture assez mature (on pense notamment à Muscle Museum et ses reflets de chanson Freudienne), certaines interprétations peuvent déjà faire penser à des maîtres du fantastiques : Falling Down, chanson qui parle du fait de grandir à Teignmouth (ville portuaire d’Angleterre où Muse a grandi) et qu'on peut rapprocher de cette image bien classique et connue de la ville portuaire morbide, mystérieuse et brumeuse :

« I’m falling down

And fifteen thousand people scream

They were all begging for your dream

I’m falling down

Five thousand houses burning down

No-one is gonna save this town

Too late ».

Les paroles de Cave, inspirées du livre Les Hommes viennent de Mars, les Femmes viennent de Vénus n’ont aucun rapport avec la science-fiction mais le titre du livre fait presque figure de prémisse pour le futur du groupe… Les autres chansons de l’album alternent des textes très personnels (quelque chose qu’on ne retrouvera majoritairement que dans… The 2nd Law !).

Ce n’est donc vraiment qu’avec Origin of Symmetry sorti en 2001 que Muse commence à mettre sur le devant de la scène son amour pour la science-fiction (et la musique classique, mais c’est une autre histoire).  A partir de cet album, Muse saute les deux pieds en avant dans le rock théâtral : fini les histoires d’adolescent, place à quelque chose de plus abstrait, grandiloquent; pompeux diront certains.

 Un livre a énormément influencé l’album : Hyperspace du physicien Michio Kaku : on y parle faille temporelle, univers parallèles et… origine de la symétrie ! Voilà ce qu’en dit le leader du groupe anglais : « Le nom de l’album Origin of Symmetry est tiré d’un livre qui parle de la géométrie de l’univers, comment tout est dans un bel équilibre, une sorte de « chose » parfaite en dix dimensions. Il explique toutes les forces mystérieuses que nous avons inventées, religion inclue. Tout le monde a écrit au sujet de l’origine de la vie alors maintenant ils [les scientifiques] commencent à regarder l’origine de la symétrie. Il y a une certaine stabilité dans l’univers et pour savoir d’où cela provient, il faudrait savoir si Dieu existe ».

 

 

 

Un autre texte a influencé l’écriture de l’album et complète Hyperspace : L’Univers Elégant de Brian Greene (spécialiste mondial de la théorie des cordes). L’auteur présente des points dimensionnels qui pourraient contenir… notre espace-temps. Rien de moins, rien de plus. Si on prend en compte le fait que Matthew Bellamy a déclaré avoir pris des hallucinogènes durant la conception de l’album « idéal pour explorer de nouveaux territoires » dixit himself, on se demande vraiment comment pense et travaille l’esprit de Bellamy pour assimiler les notions abstraites des textes qu’il lit… Cet amour pour la science se retrouvera dix ans plus tard, avec  The 2nd Law, sixième album du groupe qui possède comme titre un terme scientifique : la deuxième loi thermodynamique, état d’entropie assimilé à la notion de désordre qui ne peut que croître au cours d’une transformation réelle.

 

Origin of Symmetry s’ouvre sur une des chansons phares de Muse : New Born, une chanson qui reflète les peurs de Bellamy et plus particulièrement celle de l’évolution de la technologie qui amènerait vers la destruction de l’humanité. Voilà ce qu’en dit le concerné : « Un sentiment de ne pas être connecté à l’autre, même si nous le sommes tous. Ma peur est qu’on ne peut contrôler la technologie parce qu’elle évolue plus vite que ce que nous sommes. Les chansons me mettent dans un endroit dans le futur où le corps n’est plus important et où tout le monde est connecté à un réseau. La première phrase est : « Link it to the world », donc cela vous connecte à l’échelle mondiale et vous fait naître dans une autre réalité, un peu comme dans le film Matrix. Mais nous n’avons pas l’intention de copier leurs idées sur la technologie et comment elle a évolué ». Plug In Baby répond en écho à New Born : « Encore une fois, c’est à propos du chemin que nous prenons, comme New Born : il y a le bon côté et le mauvais côté. Abandonner toute individualité, devenir un tout collectif via des câbles et la perte de l’individualisme ». Voici ce qu’en dit Dominic Howard, batteur du groupe : « C’est une chanson qui parle de mettre de l’émotion dans quelque chose qui n’a pas d’âme, comme un ordinateur ou un ours en peluche. Et aussi ce qui se passerait si nous pouvions génétiquement créer  des chiots qui ne vieilliraient jamais ».

Au-delà de son amour pour la science-fiction, c’est aussi l’amour pour la musique classique qui transpire dans cet album et dans l’œuvre de Muse, notamment avec Space Dementia, petit bijou du groupe qui rend hommage au second concerto de Rachmaninov. Le « Space Dementia » est un état mental hypothétique que certains astronautes connaitraient dans l’espace. Sentiments d’insignifiance, insécurité, manque de contacts sociaux et isolation à la race humaine. Pour l’anecdote,  on peut entendre  le « zip » de la braguette de Bellamy dans « Space Dementia ». Oui, ça rigole bien chez Muse.

 

Le paroxysme est atteint avec la chanson Hyper Music. En dehors de la référence évidente au livre de Kaku, certains voient dans Hyper Music, une chanson de nature anti-religieuse (qu’on pourrait associer aux divers passages qui traitent de la religion dans Hyper Space). Les paroles pourraient être un récit raconté par une figure messianique, la chanson prend alors un tout autre sens : « Golden Lies » ferait référence directement aux paroles des rabbins et prêtres. Les mensonges n’étant pas que Dieu existe puisque deux phrases plus loin, on retrouve : « Who’s returned from the dead ? Who remains ? ». Le mensonge serait plutôt celui de lui donner une figure de sauveur : « I don’t love you and I never did ».  Le deuxième couplet approfondit sa pensée : «You wanted more than I was worth » (sauver l’humanité donc). Vient ensuite une référence directe à un passage de la bible : « And you think I was scared » fait référence à la crainte de Jésus d’être crucifié, où il pria dans le Jardin de Gethsémani avec ses apôtres. « And you needed proof » remet en  contexte, au XXIème siècle ère du progrès, de la science qui remet en cause les textes sacrés pour s’en émanciper. « Who really cares any more ? » : c’est terminé, Dieu ne nous aime plus et nous laisse souffrir. Cette notion religieuse est très importante car elle jalonne un nombre important de chansons du groupe, surtout dans Origin of Symmetry et Absolution. Des références religieuses sont aussi perceptibles dans Megalomania : « Que serait Dieu ? Pourquoi devrions-nous aller de l’avant et nous multiplier ? Quel est le but ? » et dans diverses Faces B du début du siècle : Shrinking Universe est une chanson où Bellamy s’exprime à Dieu en lui expliquant, avec un pessimisme non dissimulé, que le monde court à sa perte. Futurism (ou Tesseract, autre petit nom de la chanson – nom donné à la forme de la Quatrième Dimension – analogue à un cube) : la chanson parle d’un monde futur où les réseaux sociaux nous éloignent les uns des autres et où l’utilisation de la technologie nous fait être des Dieux Silencieux.

 

Je ne pouvais terminer cette partie sans parler de Nature_1, magnifique chanson qui possède une ribambelle d’interprétations : on peut y voir une affection pour quelqu’un qui a dépassé les limites, une chanson sur Dieu qui exprime qu’il n’est pas/plus à notre écoute, un dirigeant qui détruit petit à petit notre monde (comme dans Take A Bow), la non-reconnaissance qui peut amener à la colère et donner envie de détruire le monde (?!), le fait de parler à soi-même à travers un miroir pour faire un bilan de notre existence, un rejet de l’écologie où Bellamy personnifie la Terre comme étant un être insensible et froid : « sick of trying to please you » : le monde a si mal tourné, la nature elle-même est une catastrophe.

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