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Édito #97 : Être fan de Warhammer 40.000, 30 ans après

Par Republ33k
19 juin 2017

2017. Les geeks dominent le monde. Les nerds en sont les princes. Des activités toujours plus obscures finissent par tomber dans le mainstream. Pourtant, l'une d'elle résiste encore et toujours à l'envahisseur : celle de peindre, collectionner et jouer avec des petites figurines de plomb, de résine et de plastique. Une pratique qui ne semble pas vouloir profiter de la renaissance des jeux de plateaux en tous genres, qui eux, finissent par prendre la place laissée vacante par les jeux vidéo multijoueurs non-compétitifs. Comme si ces petits bonhomme fixés à leur socle et leurs adorateurs forcément secrets étaient condamnés à ne jamais (re)voir la lumière du jour. Alors, malédiction ou choix conscient ? Pour inaugurer cette semaine spécialement consacrée à Warhammer 40.000, ses trente bougies et sa huitième édition, je me suis posé la question.

D'ordinaire, ce n'est d'ailleurs pas moi qui pose des questions, mais plutôt les curieux, qu'ils soient de bonne ou de mauvaise foi. Pourtant, je n'ai jamais su comment répondre à l'interrogation : "alors comme ça, tu peins des petites figurines ?" - mais une chose est sûre : les mots qui suivent cette question sont toujours pleins de passion. En même temps, est-ce qu'un autre sentiment saurait expliquer des années de résistance aux charmes de la vie et à toutes les autres activités qu'on qualifie aujourd'hui de geek ? Sans doute aucun. Mais il faut dire que la plupart des joueurs et des collectionneurs de petites figurines, qu'elles viennent de l'univers de Warhammer 40.000 ou d'ailleurs, ont souvent une histoire passionnante à raconter, pour peu qu'on leur demande de le faire.

La mienne a commencé, je crois, bien avant ma naissance, lorsque mon paternel et son grand-frère se sont attaqués à une large collection de maquettes, que je m'appliquerai à détruire quelques années plus tard, pensant que les hélices de ces avions et les canons de ces chars étaient articulés. Ironiquement, c'est donc en sacrifiant leur travail que j'ai trouvé ma voie. Les engins de la seconde guerre mondiale ne me suffisant pas, je me suis vite tourné vers ces drôles de produits aux illustrations cauchemardesques, qu'on retrouvait ça et là dans les magasins de jouets, puis dans leurs boutiques dédiées, les fameux Games Workshop.

Si l'offre de ces magasins a eu le temps de bouger en plus de quinze ans, les boutiques, elles, semblent immunisées aux effets du temps. On y retrouve souvent les mêmes et drôles de types en polos monochromes, la bande-son du Seigneur des Anneaux qui tourne en boucle et quelques clients qui se rassemblent en clans n'ayant rien à envier aux plus illustres tribus Orks. Il y a les timides, les bavards, les peintres experts et les amateurs de tournois. Les jeunes et les moins jeunes. Des garçons - et hélas plus rarement - des filles, tous atteint du même virus, généralement transmis par un parent qui laissait ses maquettes prendre la poussière à la vue du tous. Bref, une ambiance et un public qui ne semblent pas évoluer, ou presque. Si bien qu'en 2017, il m'arrive encore de fréquenter ces boutiques et de remarquer une chose avant tout : rien n'a changé, si ce n'est moi.

Les années passent et le gamin qui venait accompagné de ses parents pour deux heures de garderie à base de peintures et d'anecdotes sur un lore qui le fascinait est devenu un vétéran pas encore grisonnant, mais qui a déjà largement dépassé l'espérance de vie d'un joueur ou d'un collectionneur de Warhammer 40.000. En quinze ans, bien des camarades sont tombés au combat devant mes yeux, attirés par les sirènes du jeu vidéo ou rattrapés par la vie d'adulte et ses emplois du temps chargés. Je verserai presque un pot de peinture au sol en leur mémoire, mais je me retiens. Surtout que leur souvenir me ramène toujours à de vieilles interrogations, qui maintiennent mon esprit bien occupé.


Pourquoi suis-je toujours là, des années après ? C'est la première et la plus dangereuse des questions que je me pose. Comme je le disais tout à l'heure, qu'est-ce qui me force à revenir pour affronter des types fascinés par un lore né en plein âge d'or du Punk britannique ? Qu'est ce qui me pousse à esquiver des vendeurs parfois très pressés de me vendre leur dernière nouveauté ? Qu'est-ce qui m'oblige à apprendre au petit dernier comment tenir ses pinceaux ou au grand premier d'arrêter de râler au moindre changement stipulé sur son livre d'armée ? Assurément, ce n'est pas la bande-son ni l'odeur de ces lieux qui m'incitent à pratiquer le Brushido.

Et même à l'heure où la nostalgie s'empare du monde entier, et particulièrement de plusieurs générations de geeks et nerds en tous genres, aucune voix ne me murmure "c'était mieux avant". Avant, très clairement, c'était pire. Il fallait diluer son encre soit-même. Acheter des dizaines de boîtes pour avoir les bons équipements sur les bonnes figurines. J'avais même besoin de mon papa ou d'une pince plate pour ouvrir mes pots de peintures, qui se fossilisaient en deux ou trois jours chrono. Ce n'était pas mieux avant, c'est certain. Même si à l'époque, je n'avais pas à me coltiner le visage de Donald Trump photoshopé sur des personnages de Warhammer 40.000 ou l'équivalent modéliste de l'oncle raciste, en sortie tous les 36 du mois dans son Games Workshop préféré.

L'ouverture à d'autres publics, la simplification des règles et d'un univers complètement invraisemblable n'a pas profité à tout le monde, c'est certain. Moi-même, il m'arrive parfois de les comprendre, et de regretter ce temps où les Space Marines crachaient de l'acide, ce temps où chaque addition au lore était un parfait exemple d'humour britannique. Mais m'enfermer dans ce discours m'a toujours paru stupide. A priori, c'est moi le plus nerd du plus nerd de vos copains. Et alors ? Faut-il en vouloir aux autres pour autant ? Ce que j'ai toujours apprécié dans la question évoquée au début de cet édito' déjà trop long, c'est que les gens prenaient toujours la peine de m'écouter, même pour me charrier.

Il y a toujours eu, sur leur visage, et parfois derrière leurs sourires, une forme de respect infini. Comme si mes auditeurs reconnaissent, au fond, les valeurs derrière ce hobby si particulier. La minutie qu'il appelle, la connaissance encyclopédique de règles longues comme le bras ou d'un univers tout à fait désuet qu'il provoque, la patience qu'il demande. Peut-être ai-je un jour fantasmé ce respect pour me protéger des rires et des moqueries. Après tout, c'est à vous de me le dire. Mais d'un autre côté, on aurait tort de nous croire persécutés. Il y a quelques années encore, je montrais encore les crocs devant les railleries ou l'arrivée de mes univers préférés dans des domaines dirons-nous "publics" ou plus "mainstream", les jeux de Blizzard en tête. Mais l'eau, ou serait-ce l'âge, ont coulé sous les ponts.

Depuis, et je le vois une nouvelle fois depuis quelques jours et le lancement de la huitième édition de Warhammer 40.000, je chéris notre petit monde, notre niche qui en est encore une, et qui le sera sans doute toujours. Car elle est capable d'accueillir les plus gros et les plus vieux des oiseaux comme ceux qui retournent au nid – ils sont nombreux depuis samedi – tout en ne forçant pas les plus jeunes poussins à fuir. Derrière les polos, l'odeur de la pizza froide qui se mélange à celle de la peinture et les cris qui parlent de D6, il y a un devoir de transmission, qui n'est presque jamais formulé à haute voix mais qui est bien réel pour la grande majorité des joueurs, collectionneurs et peintres que je respecte. Bien sûr, il y aura toujours ceux qui sont partis du mauvais pied et qui voient dans Warhammer 40.000 autre chose qu'une vaste blague.

Pour eux, ce qui est assurément l'un de mes univers favoris est le dernier bastion d'une culture nerd indécemment démocratisée, un sport très sérieux ou un hobby réservé aux vrais bonhommes. Ils profiteront toujours de la petite taille de notre communauté et de son histoire trouble. Mais trente ans plus tard, même les fans de la première heure devraient avoir atteint l'âge de la maturité pour se rendre compte que ce qui les anime, plus que la dernière unité à la mode, une connaissance suprême des règles du jeu et de son lore ou une peinture proche de la perfection, c'est l'envie de partage et la célébration d'un hobby d'apparence daté mais qui sait rendre à ses fidèles leur passion au centuple.

C'est donc la tête plein de souvenirs et le cœur plein d'optimisme que je vous invite à suivre cette semaine spécialement consacrée à Warhammer 40.000, qui j'espère, célébrera autant, si ce n'est plus, le jeu de figurine que la créativité loufoque de son univers et la passion de ses fans, quel que soit leur âge, leur genre ou leur histoire.  

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