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Chroniques des vampires, une saga littéraire (mé)connue

Par Adeline_Arénas
4 août 2018

Si Entretien avec un vampire fait figure de classique du cinéma fantastique, combien savent qu'il s'agit de l'adaptation du premier tome d'une des plus longues séries sur les vampires ? Plus de quarante ans et 12 tomes après la parution de ce roman, les Chroniques des vampires d'Anne Rice vont être adaptées en série télévisée. On a décidé de parler en détails de cette saga littéraire peu connue du grand public, qui contient ses pépites... et ses faiblesses.

 

Entretien avec un vampire a été publié en 1976. Depuis le gothique Dracula (Bram Stoker, 1897), il n'y a eu aucun livre de vampire véritablement marquant, si l'on excepte Je suis une légende (Richard Matheson, 1954) qui lorgne plus du côté de la science-fiction. Et voilà qu'une jeune américaine de 35 ans publie son premier roman, qui va créer un retentissement inédit depuis le XIXème siècle dans la littérature vampirique. Entretien avec un vampire va en effet dépoussiérer l'image de la créature, en offrir une nouvelle version au cinéma et créer beaucoup, beaucoup d'émules. Si on connaît bien l'impact du roman, la série dont il est le premier tome, Chroniques des vampires, est en revanche moins connue. Elle compte pourtant pas moins de 12 volumes, inégaux, certes, mais qui forment une saga passionnante.

Chroniques des vampires, une saga littéraire (mé)connue
1 - Une trilogie qui dépoussière le mythe du vampire
2 - Le retour des Chroniques en librairie et sur le petit écran
1. | Une trilogie qui dépoussière le mythe du vampire

Entretien avec un vampire, un premier (et unique) chef d’œuvre ?

L'histoire d'Entretien avec un vampire repose sur un concept très simple. Un journaliste, Molloy, décide d'interviewer pendant une nuit un individu étrange qui s'avère être un vampire. Au fur et à mesure que son magnétophone tourne, le jeune homme va entendre une histoire qui débute à la fin du XVIIIème siècle, à la Nouvelle-Orléans, jusqu'à nos jours. Le vampire, Louis, va lui raconter comment il a été transformé, pourquoi, et tout ce qu'il a vécu depuis.

L'écriture même du livre est basée sur cette idée d'interview, comme Anne Rice le raconte dans In the Shadow of the Vampire, le making of du film Entretien avec un vampire (Neil Jordan, 1994) : « J'étais seule un soir dans mon bureau à Berkeley. Je n'avais jamais été publiée et j'étais totalement inconnue. Et je me suis demandé : et si on pouvait interviewer un vampire ? Qu'est-ce qui se passerait si on pouvait l'amener à s'asseoir en face de nous et à nous raconter comment c'est d'être un vampire ? S'il nous disait tout ? Comment c'est de boire du sang, est-ce qu'il entre en pâmoison quand ça arrive, qu'est-ce que ça fait d'être immortel... Je me suis dit que ça serait amusant à faire. »

Il y a tout ça dans Entretien avec un vampire, et bien plus. Le roman casse beaucoup des codes vampiriques apparus depuis la publication du Dracula de Bram Stoker. Dans le premier tiers du livre, Louis prend d'ailleurs un malin plaisir à expliquer à un Molloy avide de comprendre que, non, les vampires ne craignent pas les crucifix, qu'ils adorent la lumière (bien qu'ils ne supportent pas celle du jour) et qu'un pieu dans le cœur reste sans effet sur eux puisqu'ils guérissent automatiquement de leurs blessures – avec plus ou moins de temps. Tant de règles, jusque là établies par la littérature ou le folklore, volent en éclat dans ce premier volume ! 

Le roman innove également de par les relations qu'il décrit entre ses personnages. Ainsi, la relation de Louis avec Lestat, le vampire qui l'a transformé, n'est pas dénuée d'un sous-texte homosexuel. De même que le rapport de Louis avec l'ambigu vampire Armand, qu'il rencontre plus tard. Ce sous-entendu deviendra parfaitement explicite dans les tomes suivants, mais j'y reviendrai. Entretien avec un vampire montre aussi le lien troublant qui unit Louis et Claudia, une petite fille qu'il transforme en vampire. Si le corps de Claudia ne change pas, sa mentalité évolue au fil des décennies. Ainsi, elle devient une adulte enfermée dans un corps d'enfant, rêvant d'indépendance et enragée par sa condition. Son histoire d'amour avec Louis est un des éléments les plus marquants du livre.

Même si Entretien avec un vampire s'amuse à briser les codes, il s'inscrit pourtant dans une tradition romantique indéniable. Si vous voulez en savoir plus sur ce mouvement, je vous renvoie à mon article sur Kylo Ren en tant que personnage romantique, où j'en parle plus en détails. Les vampires Louis, Lestat et Armand sont beaux, pâles et élégants quand le Dracula de Stoker n'avait aucun attrait physique. Mais on peut leur trouver des liens avec Carmilla (héroïne du roman éponyme de Sheridan Le Fanu publié en 1872) et Clarimonde dans La Morte Amoureuse (Théophile Gautier, 1836), qui mettent en scène des dames vampires magnifiques et redoutables dès le XIXème siècle. On peut aussi penser au séduisant Lord Ruthven, personnage à crocs du Vampire de John Polidori (1819), qui entretient une relation pour le moins ambiguë avec le narrateur de l'histoire. Notons que Carmilla et Clarimonde souffrent toutes deux de leur condition vampirique. Louis s'inscrit dans cette filiation, étant dans le même état d'esprit. Tout au long de sa quête, il s'interroge sur les notions de Bien et de Mal, l'existence de Dieu et sa propre raison d'être. Il livre d'ailleurs une définition parfaite du romantisme à Armand : « Vous ne saisissez pas ? Je ne suis l'esprit d'aucune époque. J'ai toujours été brouillé avec tout ce qui m'entourait ! Je n'ai jamais appartenu à aucun endroit, à personne, ni à aucun temps ! ».

Lestat le vampire et La Reine des damnés, un diptyque important

Je me suis largement étendue sur Entretien avec un vampire, qui reste un classique de la littérature fantastique, et que je considère comme le chef-d’œuvre d’Anne Rice. Pourtant, les deux tomes qui suivent ce roman ont également leur importance. A eux trois, ces premiers livres de la saga Chroniques des vampires influenceront un grand nombre d’auteurs qui voudront se frotter au mythe du vampire par la suite.


 

Non contente de dépoussiérer le mythe du vampire dans Entretien, Anne Rice réinvente carrément sa mythologie dans Lestat le vampire (1985), puis dans La Reine des damnés (1988). Le premier est une autobiographie de Lestat, où il raconte son adolescence dans un château en Auvergne au XVIIIème siècle, sa transformation brutale (et non consentie) en vampire à Paris, sa recherche d’un mentor et les différentes passions qu’il a connues… jusqu’à ce qu'il sorte un album de rock et fasse des concerts de nos jours. On a donc ici un récit tout aussi introspectif que celui de Louis, moins sombre, livré par un personnage cynique et flamboyant. 

Loin de l'individu indéchiffrable et cruel décrit par Louis, Lestat apparaît ici comme un personnage solaire, avide d’expériences et résolument optimiste. Lestat le vampire est d’ailleurs souvent cité par les lecteurs d’Anne Rice comme leur volume préféré des Chroniques. C’est aussi celui ou les passions des personnages, sous-entendues dans Entretien avec un vampire, deviennent plus explicites : des baisers sont échangés entre les protagonistes, et Louis est qualifié d’amant par Lestat. En revanche, vous ne verrez jamais de relations sexuelles entre les vampires d’Anne Rice : chez eux, la morsure équivaut à l’acte, et lui est même bien supérieure en terme d’extase. Dans les Chronique des vampires, les scènes de morsure sont toujours décrites de façon très sensuelle, ce qui leur donne un côté délicieusement subversif. On notera d'ailleurs que si tous les personnages masculins de la série sont bisexuels, les personnages féminins sont en revanche hétérosexuels, ce qui peut sembler curieux.

Lestat le vampire permet également d’introduire Akasha, la première vampire endormie depuis des millénaires et jalousement gardée. Le roman se termine sur un cliffhanger, et La Reine des damnés reprend exactement là où l’histoire s’est arrêtée. Lestat, avec sa musique rock, a réveillé une Akasha bien décidée à semer la destruction et à fonder un nouveau royaume. C’est l’occasion pour Anne Rice de nous dévoiler l’origine des vampires. Pour résumer grossièrement, Akasha a été possédée par un démon assoiffé de sang et jamais rassasié, d'où la nécessité de créer d'autres vampires afin de le satisfaire. L'autre nouveauté de La Reine des damnés, c'est d'alterner les points de vue de ses personnages au fil des chapitres, ce qui permet au lecteur de découvrir un univers vampirique bien plus vaste que ce qu'Entretien avec un vampire laissait deviner. 

Le roman est haletant et divertissant, mais il laisse entrevoir les écueils des futurs tomes de la saga. Oui, la mythologie proposée pour les vampires est intéressante. Oui, les personnages sont variés et attachants. Et oui, l'idée d'une ancêtre vampire tirée de son sommeil par un Lestat devenu rockstar – quoi de plus logique ? – est amusante. Cependant, on est loin du chef-d’œuvre métaphysique et romantique qu'est Entretien avec un vampire. C'est purement subjectif, et je comprendrais qu'on ne soit pas d'accord, mais pour moi, Lestat le vampire et La Reine des damnés sont des divertissements de luxe comparés au premier tome. Malheureusement, la suite de la saga peinera à se hisser au même niveau.

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