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Critique - En remorquant Jéhovah (James Morrow) : Dieu est mort ! Vive Dieu !

Par Tasslehoff - Charles
3 min 17 mai 2022
Critique - En remorquant Jéhovah (James Morrow) : Dieu est mort ! Vive Dieu !
On a aimé
- Une satire souvent juste, qui ne tourne (presque) jamais au mépris
- Le comique de situation exceptionnel
- Le personnage principal, Anthony van Horne
On n'a pas aimé
- Certains personnages un peu trop satiriques et stéréotypés
- Certains questionnements restent sans réponse

James Morrow (1947-…) est un écrivain américain, dont la spécialité est de tourner en dérision, par le truchement de la SF et du fantastique, toute position religieuse (dont l’athéisme) contemporaine. En remorquant Jéhovah est le premier tome de la Trilogie de Jéhovah, probablement son œuvre la plus ambitieuse et récemment rééditée Au Diable Vauvert en un seul volume. Si vous avez aimé le dernier film d’Adam McKay, Don’t look up !, il est temps de prendre ce livre entre vos mains et d’embarquer à bord du Valparaiso.

 Les faisceaux balayèrent lentement le relief méandreux et projetèrent des ombres courbes tout le long de cet organe connu sous le nom de tubercule de Darwin. Thomas frissonna. Dans le cas de l’Homo sapiens sapiens, tout au moins, le tubercule de Darwin était considéré comme un argument premier de la théorie évolutionniste : la preuve d’un ancêtre dont les oreilles avaient la faculté de se dresser comme celles des animaux. Mais que Dieu Lui-même fût affublé de ces cornets de chair avait de quoi vous laisser pantois.

Le corps sans vie de Dieu, long de trois kilomètres, flotte au large du Golfe de Guinée. C’est ce que sont venus annoncer les archanges avant de mourir. Ces derniers ont choisi le capitaine Anthony van Horne, un homme tourmenté, responsable d’une marée noire et à la recherche de la reconnaissance d’un père méprisant, et le jésuite Thomas Ockham, professeur de physique de renom, représentant du Vatican dans cette affaire, pour mener à bien la plus importante des missions : remorquer le très saint Père jusqu’à sa dernière demeure dans l’océan Arctique. S’ensuit une aventure rocambolesque, pleine de rebondissements, où les intérêts et les croyances des différents membres de l’équipage – ainsi que d’une rescapée d’un naufrage féministe et athée très engagée – vont se heurter à des révélations et évènements perturbateurs, tels que des tempêtes ou l’apparition miraculeuse d’une île au milieu de nulle part.  En filigrane se répète en réalité les mêmes questionnements : que penser, comment agir et réagir à la preuve de l’existence de Dieu, qui se révèle être également sa mort. Bienvenue en l’an 1 de l’après-Dieu ! Attention cependant, certains personnages sont quelque peu caricaturaux. 

            Une des grandes caractéristiques de ce roman, qui est également une de ses plus grandes qualités, est l’humour qui y est déployé. Il ne réside pas tant dans le traitement du récit et des évènements, qui sont pris très au sérieux par ses personnages, mais bien dans l’absurdité des scènes et de certaines répliques. Imaginez-vous rouler en 4x4 sur le corps du Créateur ou assister à une réelle bataille navale menée par une troupe de reconstitution ! A ce comique de situation s’ajoute une dimension satirique, parfois sarcastique. La critique mordante de différents aspects de la société – du mercantilisme américain, des religions, de l’athéisme – sonne souvent juste. Absurdité et dérision se combinent parfois si bien dans le destin de certains personnages que le rire en devient jaune. Mais le roman est loin de n’être qu’humour. C’est aussi, peut-être même avant tout, un grand roman d’aventures. Les péripéties – qui tiennent parfois de l’ordre du métaphysique – jalonnant le récit créent un rythme excellent. Elles s’alternent avec les pensées de certains personnages, notamment du capitaine van Horne que l’on apprend à mieux cerner grâce à son journal intime. Ce dernier est d’ailleurs très attachant et on en vient à souhaiter que ses vœux se réalisent.

C’est quoi, un Être suprême qui ferait la planche comme ça en pleine mer ?
- Un faux Être suprême, dit Rainsford. -
Exactement, dit Winston. Un faux, un imposteur, une contrefaçon. Mais une telle logique n’aura jamais aucun effet sur les masses croyantes. Une relique pareille ne fera que les convaincre davantage de leur foi. Donc, pour le bien de tous, au nom de la raison, ce Dieu qui n’est pas Dieu doit être anéanti.

Premier tome d’une trilogie déjantée, En remorquant Jéhovah de James Morrow est à la fois un grand roman d’aventures et une magnifique satire qui n’épargne rien ni personne. En tirant à balles réelles sur tout ce qui bouge, il nous invite, à dose de bonnes tranches de rire, à nous montrer bienveillant envers l’Autre, à essayer de comprendre les motivations de notre prochain, aussi différentes soient-elles.

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