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Critique - Feminicid (Christophe Siébert) : Une enquête sombre et fascinante au cœur d'une dystopie

Par Louis - CINAK
3 min 9 août 2021
Critique - Feminicid (Christophe Siébert) : Une enquête sombre et fascinante au cœur d'une dystopie
On a aimé
- La teneur journalistique du récit
- L'approche polar
- Le sexe hard-core nettement moins présent
On n'a pas aimé

Ils ont téléguidé un drone de sécurité de la société Berkut qui a ouvert le feu et massacré vingt-sept des nôtres. Vingt-sept innocents réunis pour pleurer, prier et chanter en l’honneur d’une innocente morte avec plus d’un millier d’autres, juste parce qu’elle est une femme.

SyFantasy avait eu un avis mitigé sur l’œuvre de Christophe Siébert, lauréat du Prix Sade et auteur des Chroniques de Mertvegorod où le sexe hard-core prenait trop de place sur le récit. Dans Feminicid au Diable Vauvert, nous retrouvons sa dystopie inspirée de l’URSS, mais le sexe y est moins trash et la conception nettement plus sombre. L’auteur arrive à nous fasciner et à nous dégouter avec sa cité tentaculaire aux meurtres innombrables. Quelle surprise ! 

Les Chroniques de Mertvecgorod n’étaient qu’un avant-goût ! L’auteur nous parlait déjà de féminicides perpétrés dans toute la ville : des jeunes filles disparaissaient et des hommes avaient des visions d’elles la veille de retrouver leur corps. Un mouvement unique s’est formé autour de chaque lieu de découverte des dépouilles, rassemblant plusieurs centaines de personnes à chaque fois. L’Etat, au lieu d’enquêter, réprime les regroupements dans le sang !  Mais le mouvement est en marche, les pieux, ceux possédés par la vision des meurtres de ces femmes, font le bien autour d’eux. Ils transmettent le virus de la pitié et de l’empathie : ils lancent des cliniques, apaisent leur entourage... L’auteur sous-entend qu’il faudrait vivre le meurtre d’une personne pour s’efforcer de faire le bien autour de soi !

Le silence des autorités pèse sur la ville. Et le journaliste Timur Maximovitch a mené l’enquête pour remonter à l’origine de ces féminicides. Et pour cela, il y a laissé sa vie : le roman commence par un avant-propos de son éditrice remettant en cause le supposé suicide du journaliste, retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. Feminicid est donc la publication du manuscrit non terminé du journaliste, mais les révélations qu’on y trouve font froid dans le dos et vous font comprendre que Mertvecgorod est un enfer sur Terre

L’enquête de Timur mène à des ramifications de plus en plus profondes dans l’appareil d’Etat car les cas de féminicides sont très anciens alors même que l’intégralité de la ville est vidéo-surveillée par des compagnies privées. Seul l’Etat pourrait les faire taire et c’est ce qu’il fait… In fine, tous les citoyens ont un fragment de la vérité sur ces féminicides et ils se voilent tous la face. Le journaliste va réaliser une enquête terrain d’envergure, recueillant témoignages, piratages et produisant des statistiques qui font froid dans le dos. L’auteur a su transmettre la légendaire rigueur journalistique que l’on retrouve dans les films hollywoodiens. Il va ainsi mettre à jour des sociétés secrètes, des harems privés, des flics corrompus, une roche noire aux propriétés mystérieuses devant laquelle les grands du pays s’agenouillent ou encore des néo-goulags…

Dans cette ville de sept millions d’habitants, tous savent. Ceux qui ont perdu une fille, une sœur, une amie, une kollega, savent, devinent ou espèrent se tromper. Tous savent et se taisent parce que ça marche comme ça, parce que les prédateurs depuis toujours dévorent leur proie et que connaître cette loi n’y change rien. 

Femicid se lit d’une traite car le style de Christophe Siébert s’est largement étoffé pour produire une œuvre fluide et détaillée qui fascine. A la lecture, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une certaine fascination morbide après chaque témoignage de témoins ou d’acteurs de ces féminicides, car chacun apporte une vision nouvelle sur l’affaire. Christophe Siébert nous tient avec son enquête et il est rare de prendre goût à un récit si terrifiant dans sa conception même. L’assassinat du journaliste et l’absence de réponse à certaines questions n’auront de cesse de vous torturer après avoir reposé le livre. Surtout que le pseudo-manuscrit, publié audacieusement par les éditions du Diable Vauvert d’après l’éditeur d’origine de Mertvecgorod (on apprécie le clin d’œil et l’illusion de consistance que cela donne au récit), laisse les notes du journaliste en fin de récit, ce qui nous donne un nombre incalculable de pistes possibles pour comprendre l’affaire !

En retrouvant certains personnages et en détaillant des événements qui avaient marqué à la lecture des Chroniques de Mertvecgorod, Feminicid de Christophe Siébert signe un univers de plus en plus cohérent, où chaque nouvelle et chaque terrible histoire se répondent. L’auteur signe avec Feminicid un récit haletant, insoutenable et fascinant. Bravo à lui !

Le roman sort le 16 Septembre ! 

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