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Critique - La Monture (Carol Emshwiller) : Un récit déroutant où l'humanité est réduite en esclavage

Par Louis - CINAK
3 min 25 octobre 2021
Critique - La Monture (Carol Emshwiller) : Un récit déroutant où l'humanité est réduite en esclavage
On a aimé
- Le lexique qui évolue avec l'intelligence
- Le malaise d'avoir les yeux de l'esclave
On n'a pas aimé

Je ne vois pas l’intérêt des mariages. Petit-Maître dit : « Nous, les Hoots, disons toujours que ça ne fait que créer des problèmes. […] Ils doivent se reproduire en fonction de leur pedigree. Pour le bien de tous. 

Carol Emshwiller est considérée outre-Atlantique comme une des grandes voix de la science-fiction. Autrice de nouvelles ou de novella, le marché français l’a toujours boudé. Les éditions Argyll rattrapent cette erreur avec La Monture où les Hoots, des créatures félines extra-terrestres, ont asservi les Hommes pour en faire leur monture !

Les Hoots ont des jambes trop faibles pour les porter. Les Hommes sont devenus leur moyen de locomotion le plus utile : tout terrain, endurant et soumis. En bons animaux de compagnie, les Hommes ont oublié leur passé grandiose et vivent désormais aux crochets des Hoots qui leur lavent le cerveau dès l’enfance et qui les obligent à se reproduire afin de perpétuer des lignées d’humains aux caractéristiques définies. C’est le cas de Charley qui est un Seattle, un de ceux qui sont robustes et rapides, descendant de générations et de générations de grandes montures.

Monture d’exception, le maître de Charley ne peut qu’être un Hoot haut-placé : il est le futur dirigeant Hoot, que Charley surnomme affectueusement Petit-Maître. Pour Charley, il est inconcevable que ses semblables ne puissent vivre en symbiose avec les Hoots : ceux qui se rebellent et vivent dans la montagne, il les appelle les « Sauvages ». Après un soulèvement, Charley se retrouve isolé avec son maître, seuls rescapés d’une attaque de « Sauvages » visant à libérer les autres détenus/montures. Charley va alors se confronter à une idéologie en totale opposition à celle de son enfance. En effet, son père est l’un des leaders de la rébellion contre les Hoots et il cherche à convaincre son fils de le rejoindre. Fils qui n’éprouve que de l’amour pour son maître et ami Hoot… Ce qui sera la source de nombreux conflits…

Je n’arrive pas à m’habituer à nous voir tous, Sams et Sues, nous promener sans Hoot nous montant. Ils ressemblent à des demi-hommes.

Carol Emshwiller dessine un propos étonnant fait de racisme et de soumission. En effet, les Seattle, crachent sur les Tennessee, ceux qui sont endurants et fins, et ils se le rendent bien. Les Hoots ont divisé pour mieux régner en séparant ainsi les communautés et les Hommes, car même au sein de la rébellion les Hommes se chamaillent sur leurs origines…

Il semble que l’autrice affectionne les narrateurs « peu fiables » qui abordent le monde à travers leurs yeux et leur situation. Ils sont les détenteurs de LEUR vérité et Charley en est le parfait exemple. Il est né auprès des Hoots et a grandi dans leur adoration. Il ne comprend pas qu’on puisse leur résister (du moins au début). La violence lui semble ridicule. Son penchant simplet, qu’on attend d’un animal de compagnie, se reflète par un vocabulaire limité et un lexique de la soumission et de la vénération pour son maître et les autres Hoots.

Evidemment, la rencontre avec son père et tous les actes de violence dont il va être le témoin vont le conduire à mûrir et à s’imposer auprès de son maître, qui a tout autant besoin de lui. Mais cela n’empêche pas l’autrice de nous mettre mal à l’aise face aux abus de Petit-Maître qui sait que l’esprit de sa monture est très friable. D’autant plus que les Hoots ont l’air extrêmement mignons de par leur apparence mais ils sont pourtant très vils et manipulateurs dans leurs comportements ! (cela me rappelle nos chats d’appartement…)

La Monture est un récit de rébellion plus qu’intéressant car la perception de ce soulèvement est biaisée. En effet, Charley n’a aucune envie que les montures deviennent les maîtres et cherchera parfois à mettre des bâtons dans les roues à son père. D’autant plus qu’il considère les Hommes comme des idiots, comme lui, incapables de se gérer. Ce récit tranche avec les poncifs habituels où le héros fait tout pour renverser le tyran… 

Les éditions Argyll signent un roman étrange et captivant. La Monture adopte le point de vue de l’esclave qui ne veut pas voir partir son maître dont il dépend. L’autrice brouille la relation maître-esclave afin de construire des personnages complexes et aux comportements effrayants. Chapeau !

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