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Critique - Notre part de Nuit (Mariana Enriquez) : Une plongée vertigineuse dans l'obscurité..

Par KrissDrkTwr - Christophe
4 min 1 septembre 2022
Critique - Notre part de Nuit (Mariana Enriquez) : Une plongée vertigineuse dans l'obscurité..
On a aimé
- Un roman passionnant.
- Fantastique et surnaturel Lovecraftien et tellement plus encore...
- Un portrait de l'argentine fascinant.
- Un hymne à la vie et à la liberté.
- Des personnages intenses et marquants.
- Une fresque familiale emplie de symbolisme et de puissance.
On n'a pas aimé
Vous êtes sérieux ?!

Monumental, le dernier roman de Mariana Enriquez est un livre-Monstre, d'où cette inévitable chronique ! Née en 1973 à Buenos Aires en Argentine, Mariana Enriquez est écrivain et journaliste. Elle publie son premier roman à 22 ans, son recueil de nouvelles Ce que nous avons perdu dans le feu est également disponible. 

 

 

Résumé 

Notre part de nuit débute en 1981 sur les routes d'Argentine.  Juan Petterson, un puissant médium, et son fils Gaspar errent sur les routes afin d'échapper à l'influence et l'emprise d'une terrible société secrète, l'Ordre. Apparue au XIXème siècle, cette dernière utilise le pouvoir de puissants médiums qui entrent en contact avec une entité vorace nommée l'Obscurité, cette dernière octroie puissance et influence pendant des cérémonies sacrificiels, et dévore prisonniers et adeptes suicidaires, donnant en parallèle des instructions qui prennent l'allure de la quête de l'Immortalité... En pleine dictature, l'Ordre a su agir en toute discrétion, et couvrir un nombre incalculable d'enlèvements et d'assassinats de victimes regroupées dans des charniers invisibles...      

Juan est un médium à la puissance hors du commun, son don est potentiellement héréditaire. Son don auprès de ce Dieu ténébreux a un coût, celui de raccourcir son espérance de vie. Depuis l'enfance, Juan souffre de gros problèmes cardiaques, c'est donc l'histoire d'un père piégé par le temps, obsédé de briser ce cercle infernal. Mais l'ordre est tentaculaire et sa femme, Rosario, meurt dans un étrange accident à Londres... Ce roman raconte ce voyage jusqu'au bout de la nuit.  

Une Argentine entre ténèbres et lumières

Mariana Enriquez construit une colossale fresque familiale en six parties. Elle insuffle à ce roman passionné, ultra référencé et à la sombre esthétique une aura poétique dont l'action principale se déroule des années 60 jusqu'à 1997. L'auteure alterne les points de vue des nombreux protagonistes (flashback) avec des bonds dans le temps et les lieux : de Londres en passant par le Nigéria, de la chapelle du diable jusqu'en des lieux interdits pour les vivants, le roman a une profondeur étourdissante. 

C'est aussi une épopée dans le fantastique et l'horreur, digne de Lovecraft. Juan a été conditionné dès son plus jeune âge à servir l'ordre, il est marqué par l'obscurité qui lui confère des connaissances occultes, et les cérémonies sacrificielles sont de purs moments de meurtres rituels.

Alors l'obscurité trancha ses doigts, puis ses mains et, pour finir l'engloutit entièrement, avec un son gourmand et satisfait/.../Deux femmes suivirent, se tenant la main. Une jeune, une plus âgée. Mère et fille. L'obscurité avala la tête de la plus âgée et, pendant un moment, son corps décapité continua d'avancer.

Le livre baigne de références à la sorcellerie, de rituels en tout genre, de références au folklore local (guarani) avec San la Muerte. Les symboles ont force dans le texte, les références au tarot sont légions (le pendu). Et de même qu'un médium perçoit l'invisible, il existe des chemins secrets qui mènent dans l'Autre lieu : sorte d'enfer Lovecraftien où s'y dérouleront des évènements terribles... Vous qui entrez, laissez toute espérance. 

Sur les arbres il y avait d'étranges décorations de phalange et de fémurs entrelacés

Ce qui m'a également bluffé est la capacité de rajouter à un roman un effet de désorientation maîtrisée à un roman déjà complexe, la maison de la rue Villareal fait écho au Navidson Record de Danielewski via l'exploration d'une maison aux dimensions impossibles, avec ce couloir interminable...

Les enfants, eux, parlaient de pièces immenses, de couloirs et de plusieurs chambres. C'est pourtant bien dans cette maison qu'ils ont pénétré, pas dans une autre. Mais ils ont déclaré qu'elle était beaucoup plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur, ce qui est impossible. 

Le roman célèbre l'art sous toutes ses formes, l'immortalité fascine jusqu'à la folie. Néanmoins, le sida et la maladie rappellent que la vie et la mort sont inéluctablement liées. 

The Dead travel fast

Notre Part de Nuit est avant tout l'histoire entre Juan, Gaspar et sa mère Rosario Bradford mais dont l'histoire au sein de l'Ordre nous est racontée. Dans ce récit, les Bradford sont une famille de colons anglais qui mettront la main sur la première grande Médium, puis vers les ténèbres. L'immortalité est l'enjeu, la notion d'héritage au sein de l'Ordre et la survie de l'esprit s'entremêlent.

Je crois que nous perdons l'immortalité parce que la résistance à la mort n'a pas évolué ; nous insistons sur l'idée première, rudimentaire, qui est de retenir vivant le corps tout entier. Il suffirait de chercher seulement  ce qui intéresse la conscience 

Le père et le fils seront éprouvés au-delà du possible, même tiraillés par le doute l'un contre l'autre. Juan s'est juré que Gaspar ne tomberait jamais entre les mains de cette abomination pour ne pas subir le même sort que lui, car sa santé est déclinante, ses interventions au sein de l'Ordre ont fait des dégâts terribles... 

Gaspar, enfant, voit son père comme son protecteur et ce dernier le guide pour canaliser son pouvoir de médium qui doit être caché aux yeux de l'Ordre... Avec le temps les choses vont se compliquer. 

Les antagonistes sont féroces, Mercedes la matriarche est une sorte de Mary-Love (BlackWater) assoiffée de sang et de pouvoir, son clan mafieux a des agents partout. Son alliée, Florence,  s'exprime en 2 langues simultanément. 

Il y a une galerie incroyable de personnages qui parcourent ce roman, des personnages forts, intenses, vibrants et tragiques, des personnages outils que sont les sacrifiés de ce roman. Qu'il s'agisse de Vicky, Pablo, Julian, Luis, d'Eddie, ou Encarnacion pour n'en citer qu'une poignée, tous sont mêlés au mystère. 

Conclusion

Notre part de nuit s'impose comme un chef d'oeuvre absolu dans le registre fantastique et littéraire tout court.  On retrouvera l'envergure des grandes sagas familiales comme la saga des sorcières Mayfair d'Anne Rice ou du roman Bellefleur de Joyce Carol Oates. Pour les adeptes de l'horreur, il est immédiatement associé à l'Affaire Charles Dexter Ward de Lovecraft (pour l'aspect sorcellerie, la descendance, les cultes impies) et l'obscurité présente dans le roman a la noirceur du Little Heaven de Nick Cutter. Mariana Enriquez s'offre le luxe insolent de rendre hommage au Frankenstein de Mary Shelley, du Dracula de Bram Stocker et à La Maison des feuilles de Danielewsky, rendant le récit plus angoissant et perturbant. Les descriptions de l'autre-lieu et des marais évoquent tellement des scènes de l'enfer de Dante, c'est juste sépulcral et glaçant ! Les passionnés de Stephen King plongeront également dans un roman hommage à Shining. Les fans de 6ème sens de Mr. Night Shyamalan ou de Supernatural  seront en terres connues et occultes.

Mariana Enriquez donne vie à un chef d'oeuvre, une déclaration d'amour à son pays et de sa jeunesse dans un tourbillon passionné de noirceur. C'est poétique, désenchanté avec une lueur d'espoir. Définitivement un sommet littéraire. Ni plus ni moins.

Chez l'éditeur

Où le trouver

Présentation vidéo du roman

 

 

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