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Édito #70 : Y a-t-il un paradoxe J.J. Abrams ?

Par Sullivan
4 janvier 2016

Alors que les réseaux sociaux sont devenus une guerre froide entre les amoureux absolus de Star Wars VII et les fameux "haters" du film ("un entre-deux, il existe" nous glisserait sûrement Maître Yoda, confus par tant de violence et si peu d'arguments), plusieurs remarques reviennent souvent et sans discontinu, pour tacler l'aspect "trop Disney" du film d'un J.J. Abrams qui en prend aussi pour son (rétro)grade, lui que certains envisagent volontiers comme le toutou de la marque aux grandes oreilles.  

Et s'il est vrai que l'aspect miroir du film peut surprendre et dérouter, il serait de bon ton de ne pas confondre un choix artistique avant un manque d'engagement, d'inspiration, voire même de discernement. Cependant, je peux aisément comprendre les fans qui reprochent au réalisateur d'être un faiseur, lui dont la carrière de metteur en scène (Mission Impossible, Star Trek et Star Wars)dne laisse que très peu de place à la création originale, à l'exception d'un Super 8 lui même en forme d'alpha-hommage aux films d'Amblin. Faiseur de succès et de milliards à partir de machines à rêver, J.J. Abrams serait-il un mauvais créateur, un artiste qui peine à s'accomplir ? 

Avant d'essayer d'apporter une réponse à une question qui demande plus qu'un jugement hâtif au sortir de la salle de cinéma sur un artiste aussi passionnant que complexe, recollons les morceaux de la vie plutôt très secrète de celui que tout le monde s'était pourtant approprié il y a peu de temps comme le nouveau petit génie d'Hollywood. 
 
 
Plus si jeune puisqu'il fêtera ses 50 ans dans quelques mois malgré son visage d'éternel adolescent nerd, Jeffrey Jacob Abrams est né en 1966 à New-York mais quittera vite la grande pomme puisqu'il sera élevé à son exact opposé, sous le soleil de Los Angeles, où il réside encore et toujours aujourd'hui. Débarqué dans l'industrie à 16 ans seulement en parallèle de ses études, Abrams débute en tant que compositeur. Vous avez bien lu, le premier métier de celui qui deviendra un producteur et un réalisateur accompli était bel et bien de composer une bande-son, celle du Nightbeast de Troma, la firme culte des fans de série Z. 

Mais très vite, tout va s'enchainer pour le jeune Abrams, qui participera à l'écriture de Regarding Henry, un film qui met en scène Harrison Ford, que le réalisateur de Star Wars - The Force Awakens avait donc déjà croisé dans sa carrière, d'autant plus qu'il joue lui-même dans le film dans le rôle d'un livreur mémorable uniquement grâce à son caméo. La fin des années 90 sera une succession de coups de main sur des projets tous plus variés les uns que les autres, entre Armaggedon, Forever Young, Gone Fishin et j'en passe. Passionné par les techniques d'animation, il travaillera même sur Shrek et fera la rencontre de Steven Spielberg - dont il avait restauré les premiers films en super 8 à quinze ans, après avoir été remarqué par Kathleen Kennedy herself - au cours de la production du film. 
 

Déjà multicartes, Abrams en profite pour souder quelques belles amitiés et approcher ses mentors, lui qui évolue véritablement en miroir avec son collègue et ami Joss Whedon, qu'il aidera sur Felicity. Particulièrement intéressé par la TV (comme le réalisateur d'Avengers, qui révolutionne le petit écran avec Buffy), Abrams va alors créer Bad Robot au début des années 2000, en compagnie de son acolyte de toujours, le très discret Bryan Burk.  
 
La suite, vous la connaissez, c'est Alias avec Jennifer Garner, Bradley Cooper et d'autres, puis la consécration dans le petit monde d'Hollywood en tant que producteur. Obsédé par le développement de projets originaux (un comble et le début du paradoxe quand on regarde sa filmographie derrière l'objectif), Abrams continue de s'entourer des meilleurs, parmi lesquels Damon Lindelof, Alex Kurtzman, Roberto Orci ou encore Brian K. Vaughan. Ce sont ces nouveaux coéquipiers qui donneront d'ailleurs naissance à LOST, la série qui bouleversera le média et pour laquelle Abrams parvient à collecter plus de 10 millions de dollars, pour le pilote seulement. Dans le même temps, il met pour la première fois le nez dans l'écriture et livre un roman culte pour les fans d'Alias, Two of a kind. C'est aussi à la même période qu'il acceptera de reprendre le flambeau de John Woo sur Mission Impossible, pour un troisième épisode qui ne fera pas de mal à une saga qui s'appuie sur celui-ci depuis. Désormais officiellement réalisateur, animateur, scénariste, script-doctor, producteur et romancier, Abrams est sous le feu des projecteurs et met un point d'honneur à protéger sa vie privée, qu'il partage avec Katie McGrath (à ne pas confondre avec la jeune actrice) depuis de longues années. 
 
Et c'est bien ce rôle qui sied le mieux à Abrams : celui du chef de projet ultime (qui ose Cloverfield - qu'il délègue à Matt Reeves, lui aussi un ami - et une promotion guerilla qui avait le mérite de bousculer les codes établis en plus de viser le monde entier), capable de manager des équipes sur des médias différents et de soulever les fonds pour le bien de la création. Véritable enfant de la culture Pop, Abrams a eu moins de mal à révolutionner l'ennuyeuse TV qu'à totalement exister en tant qu'artiste au cinéma. Et si ce n'était pas ce qu'il recherche, lui à qui on offre la possibilité de dépoussiérer trois licences cultes (dont la plus culte d'entre elles), tout en touchant à tout à côté ? Peut-être est-il aussi réellement trop fan pour mettre sa nostalgie de côté, mais le fait que celui-ci ait toujours été honnête dans son rapport à Star Trek (il ne s'est jamais prétendu fan de la licence, bien avant de prendre les commandes du Faucon Millenium) nous pousserait à croire l'inverse. 
 

Et si on dénote évidemment un bon nombre de ratés dans sa carrière de producteur (notamment lorsqu'il s'écartait de ses propres projets une fois la phase de pré-production terminée), dont Person Of Interest, Alcatraz ou encore Revolution, on peut aussi pointer le fait qu'il ait choisi lui-même Hulu pour 11.22.63, l'adaptation de Stephen King qu'il produit (bien au-delà du chéquier) et qui débarque dès cette année chez le concurrent #1 de Netflix. Un Stephen King qui fait d'ailleurs office de second mentor pour Abrams, qui s'est adonné à l'écriture avec le discret S., son premier roman-concept, sur lequel il pourrait revenir dans le futur.
 
Aujourd'hui toujours du côté de Disney, où il officie en tant que producteur exécutif pour les prochains Star Wars (licence qu'il chapeaute avec ses directives en direct des bureaux de Bad Robot), Abrams semble plus serein que jamais alors qu'il approche son 50ème anniversaire. Tellement qu'il a trouvé un nouveau terrain de jeu bien-aimé des nerds puisqu'après la littérature, la TV et le cinéma, c'est dans le jeu-vidéo qu'il fait en ce moment même ses débuts avec Spyjinx, un projet qui n'attire pour l'instant aucune lumière mais qui pourrait bien faire trembler les murs fragiles de l'industrie vidéoludique.
 
 
Enfant prodige d'Hollywood qui se réfugie dans la création d'avantage en tant que producteur qu'en tant que réalisateur, J.J. Abrams est avant-toute chose un producteur / un chef de projet hors-normes, capable de produire des œuvres de qualité dans des médias tous plus différents les uns que les autres et dont certains ne sortent jamais le temps d'une vie. Certes, sa carrière derrière la caméra ne respire pas celle d'un artiste capable de secouer les fondations d'Hollywood, mais il serait inconsidéré de le voir comme un artiste raté, lui qui vient de livrer avec Star Wars - The Force Awakens un film artistiquement abouti et loin d'être aussi idiot et simpliste que ses nombreux opposants veulent le faire croire, preuve que son art est loin d'être uniquement composé de lens-flare et d'effets d'annonces. 

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