Critiques

Le chevalier aux épines, tome 2, Le conte de l'assassin : Après les pétales, les épines !

Par Dragonarcane
3 min 2 octobre 2023
Le chevalier aux épines, tome 2, Le conte de l'assassin : Après les pétales, les épines !
On a aimé
Le grand retour de Benvenuto !
La prose chargée d'histoire, moderne tout autant
Voir d'un autre oeil ce qu'on avait déjà découvert
On n'a pas aimé

Un coup de surin dans le ventre ! On sort du livre le souffle coupé, étourdi, à se demander ce qui s'est passé, ce qu'on a lu et pourquoi. Il est difficile de faire de jolies phrases plaisantes sur ce deuxième tome du Chevalier aux épines, qui cherche à écorcher le récit du premier, à se glisser entre sa peau et sa chair pour découvrir ce qui se cache sous les pétales et les parfums courtois. La prose gouailleuse de Benvenuto/Jaworski, ironique à en crever, dont sourd un plaisir évident à déstabiliser et à ne pas suivre les attentes comme les espoirs des lecteurs, s'impose, aussi bien à la lecture qu'à la critique.

 

Si on exclut le cadre narratif du récit, complexe et dont ne sont esquissées que quelques pages encore dans ce second tome, ce livre célèbre avant tout le grand retour de Benvenuto sur la scène de l'histoire, qui perce le beau rideau de scène fleuri du premier tome pour ramener les horreurs (et la vérité?) avec lui dans ce récit qui commençait trop bien, qui sonnait trop comme le début d'une chanson de chevalerie et de preux. Sentiment ambigu : comment ne pas l'aimer, comment ne pas le détester ? Et pourtant ce sentiment, qui faisait déjà toute la force des autres récits où il jouait (envie de revoir les débuts de notre assassin préféré?), est ici sublimé, et le lecteur est pris dans le miel pour mieux être dévoré par la surprise, l'étonnement et le refus de ce qui, nous le savons tous, finira par arriver.

 

Toute la broderie du premier tome du cycle est en effet reprise, et on en parcourt une autre trame, avec des scènes inconnues mais qui présente aussi de nouveaux aspects d'événements déjà connus. Le même endroit n'aura pas la même teinte, la même densité dans la bouche de Benvenuto que dans l'esprit d'un chevalier, l'un étant plus... pragmatique que l'autre dirons-nous. Quand le premier début est celui de la grandeur d'âme, un peu trop consciente de ladite grandeur par ailleurs, le second s'ouvre sur des thématiques plus modernes : voguent argent et galère ! Il faut bien aller là où les flots nous poussent, nans vagans.

 

Car le génie de Jaworski a encore frappé, il nous entraîne même là où on ne veut pas. Alors que toute l'histoire annonce, ou plutôt clame déjà toutes les terreurs à venir, tout ce qui enflammera le troisième tome de la série, on navigue, on galope (mal), on trotte avec Benvenuto, sans idéal si ce n'est la survie, sans but si ce n'est tuer pour ne pas être tué. Il enlève son masque à la mort, et lui refuse toute ritualité, toute grandeur propre : Benvenuto tue comme il respire, c'est-à-dire autant qu'il le juge nécessaire, et sans s'y attarder davantage qu'un coureur dans un marathon. Or, pour qui avait laissé son cœur sensible s'attacher aux personnages accrochés à la belle tapisserie tissé par le premier tome, il vaut mieux se préparer à voir couler la sueur, et les pleurs.

 

Toute la force de ce personnage anti-héroïque se révèle là : Benvenuto n'est pas qu'un anti-héros traditionnel, il ne dispose pas de son propre code d'honneur à opposer à ceux trop rigides et bien pensants des blancs parangons. À aucun moment il n'est possible de se dire qu'on est du bon côté, pour de bon. Benvenuto louvoie, Benvenuto prend dans chaque râtelier l'arme qui lui convient, pour tuer qui lui convient, pour ce qui lui convient. Non qu'il ne soit jamais contraint de le faire, et qu'il s'exécute alors à son corps défendant, mais même dans ce cas il ne s'agit jamais que de la mort. Et à part la sienne, laquelle pourrait arrêter le récit ? Même si on meurt de plus en plus difficilement en Léomance, ce qui remet en question la viabilité économique de l'entreprise Benvenuto...

 

Que ce soit tome soit moins varié que le précédent, par le retour au narrateur unique, qu'il soit plus dur et plus cru, qu'il nous fasse moins rêver, c'est sûrement vrai pour la plupart d'entre nous. Mais quelle claque ! La douche froide et la redécouverte du sentiment glacé, de la belle douleur du frémissement méritent bien qu'il fasse un peu moins chaud dans le duché de Bromael. Ce que nous susurre Benvenuto à l'oreille, ce récit que nous n'avons pas le choix de refuser d'écouter a pourtant des charmes sans pareil, et n'est pas lourd parce qu'il est sérieux, émaillé qu'il est par des perles d'humour, ou de lyrisme parfois surprenant, souvent apprécié. On finirait même presque par goûter le chant de la sirène, et oublier son sourire d'or carnassier.

 

Comment conclure sur un livre qui refuse toute interprétation rassurante ? Qui m'enthousiasme et m'ébranle en même temps ? Qui m'est une épine dans le cœur que je ne veux ou peux enlever en attendant la suite ? Rien, si ce n'est en vous incitant à aller lire un ouvrage qui est enroncé d'une prose ardue, difficile d'accès mais plein de fruits noirs, aussi doux qu'amers, et qui ne poussent nulle part ailleurs. Les taches pugnaces qui nous constelleront, elles, nous rappelleront les bons moments passés à fourrager dans les blancs buissons de papier et de mots, avant la prochaine virée du côté de chez Jaworski.

 

Pour qui aurait le cœur au conte, voici le lien vers la bergerie !