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Dossier Lovecraft - Pourquoi H.P Lovecraft fascine-t-il encore ?

Par Louis - CINAK
10 min 20 mars 2021

H.P Lovecraft influence l’inconscient collectif depuis près d’un siècle. Trop souvent associé à un dieu endormi à tête de poulpe et à du merchandising mignon, on oublie facilement la profondeur de sa création (et sa « non-profondeur » mais nous y reviendrons). Fondateur de l’horreur cosmique et père de certains de vos cauchemars, il a inspiré les plus grands d’aujourd’hui de Stephen King à Bloodborne.

Pourquoi, presque un siècle après sa mort, Lovecraft fascine-t-il toujours ?

Dossier Lovecraft - Pourquoi H.P Lovecraft fascine-t-il encore ?
1 - La fascination morbide face à l’horreur cosmique
2 - L’appropriation du mythe lovecraftien : Réveiller notre âme d’enfant
3 - Par où commencer selon vos goûts ?
1. | La fascination morbide face à l’horreur cosmique

 

Je parlais plus haut d’horreur, mais une bien particulière, celle cosmique, celle de la petitesse de l’Homme face à des êtres innommables et indifférents. Il faut comprendre qu’au moment où Lovecraft écrit L’Appel de Cthulhu ou encore le Cauchemar d’Innsmouth, les récits de terreur ennuient ou sont « génériques ». L’horreur se limite aux histoires de vampires, de fantômes ou de maisons hantées : des choses qui nous paraissent clichées aujourd’hui – et on le doit en partie à Lovecraft.

Dans Dagon, un officier de Marine rapporte ce qu’il a vu. Ou ce qu’il a cru halluciner. Sur une île inconnue des cartes, il a aperçu une créature titanesque reposant sur un monolithe, vestige d’une civilisation ancienne. Pourquoi est-ce que je ne commence pas par Cthulhu et sa cité sous-marine ? Parce que dans Dagon et dans la majorité de l’œuvre lovecraftienne, les êtres sont peu décrits, contrairement à Cthulhu avec ses tentacules. En fait, H.P s’est fait le maître de deux registres bien différents, qui fascinent ou parfois rebutent chez certains lecteurs : l’horreur esquissée et l’ultradescriptif. 


L’horreur est ébauchée à travers la folie des personnages qui ont perdu repères et santé mentale en découvrant que l’univers est bien plus vaste qu’ils ne le voudraient. Aux yeux de l’auteur, les humains ne méritaient pas d’être au centre d’une histoire à cause de leur insignifiance absolue dans l’immensité du cosmos. Lovecraft a créé l’horreur cosmique : la compréhension des limites de l’humanité. Face à un Shoggoth, l’Homme ne peut survivre et s’il réchappe de sa rencontre avec l’Indescriptible comme dans Les Montagnes Hallucinées (ou de la Folie), son esprit ne peut le supporter. A l’image de l’officier de marine dans Dagon, il se tourne vers la drogue ou le suicide…

« La chose la plus Miséricordieuse en ce bas monde est bien, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à mettre en relation tout ce qu’il contient. Nous habitons un paisible îlot d’ignorance cerné par de noirs océans d’infini. […] Un jour viendra, où la conjonction de tout ce savoir disparate nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la réalité et sur l’épouvantable place que nous occupons, que nous ne pourrons que sombrer dans la folie. »

H.P Lovecraft, L’Appel de Cthulhu

La force du Mythe est dans la suggestion. Si je peux comprendre ce que je vois, je ne suis plus effrayé. La peur nait du mystère, de cette fine frontière entre insondable et réalisation de la vérité. Décrire, humaniser une créature, c’est la rendre compréhensible, c’est nous donner l’illusion d’être sain d’esprit.


Crédits : Azathoth selon Loïc Muzy

C’est cette même suggestion qui nous pousse à lire et relire l’œuvre de Lovecraft : notre imagination cherche des détails qui nous sont inaccessibles, tout en se baignant dans la fascination clairement morbide. GLUCKSMANN (1966) dans son travail sur le cinéma d’horreur, annonçait déjà que cette curiosité pour le morbide est connue et analysée depuis longtemps. C’est un sentiment « d’attraction – répulsion » irrationnel, mais qui existe bel et bien.

Il y a quelque chose de jouissif à vivre cette folie par procuration. En sortant d’une nouvelle d’H.P Lovecraft on est soulagé d’être en vie et sain d’esprit. Le plaisir de lecture de Lovecraft est le plaisir de se sentir privilégié.

«L’être humain a cette particularité extraordinaire de pouvoir éprouver des émotions alors qu’il sait qu’elles se rapportent à des fictions »

 Frank Lafond, Cauchemars américains – Fantastique et horreur dans le cinéma moderne

Le lecteur est, à la fois, horrifié et fasciné par le spectacle de l’horreur qui s’offre à lui. Autant il peut s’identifier aux souffrances de la victime et avoir de l’empathie pour elle ; autant il peut prendre plaisir à regarder le spectacle de l’horreur ainsi que la déchéance de cette dernière, dans une forme de « sadomasochisme spectatoriel » (LAFOND).

Cette empathie est une force dans les nouvelles : on s’identifie en quelques lignes, on frissonne, on sourit aux mots d’esprits et on panique en même temps que le « héros ». Le Cauchemar d’Innsmouth est emblématique de cette qualité d’écriture. Je me souviens encore des battements de mon cœur qui accélèrent en même temps que ceux de Robert Olmstead quand il réalise peu à peu qu’il est pris au piège, entourés d’hommes à la morphologie monstrueuse et qu’il est au cœur de quelque chose qui le dépasse.   

 

Au fil des années, le mythe a évolué et pris de l’ampleur grâce à la contribution de nombreux écrivains. Lovecraft a créé un monde gigantesque tout en restant suffisamment vague, tant au niveau des détails que des descriptions, laissant ainsi la place à l’imagination et conférant une grande liberté aux artistes désireux d’incorporer ses idées à leurs œuvres : c’est le Mythe lovecraftien ou le Mythe de Cthulhu.

 

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