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Dossier Premium : Le Cyberpunk et ses dérivés

Par Alfro
20 mars 2015

Le Cyberpunk est un sous-genre  très particulier de la science-fiction. Son auteur emblématique, William Gibson, déclarant lui-même la mort du mouvement même pas une décennie après l'apparition du terme. Pourtant, son influence reste encore très prégnante dans la culture SF actuelle. Surtout, elle a essaimé dans plusieurs strates de l'imaginaire, mutant au contact de l'évolution d'une société dont ces genres ont une perception souvent très pessimistes.

Dossier Premium : Le Cyberpunk et ses dérivés
1 - Le Cyberpunk
2 - Le Steampunk
3 - Le Biopunk
4 - Le Postcyberpunk
1. | Le Cyberpunk

En 1984, Gardner R. Dozois, auteur de science-fiction et rédacteur en chef du magazine Asimov's Science Fiction, utilise pour la première fois le terme cyberpunk pour définir le dernier roman de William Gibson. Celui-ci vient en effet de sortir Le Neuromancien, qui est largement admis comme la pierre angulaire de ce mouvement littéraire. On va retrouver dans celui-ci toutes les caractéristiques d'un genre qui va s'opposer à la SF classique.

Le genre lui-même nait d'une observation sur les années 80 qui voient l'explosion de l'informatique et de la robotique, avec une démocratisation de celles-ci. Il va surtout avoir une vision prémonitoire cruciale, puisque Gibson va avoir la prémonition de l'apparition d'internet et de son importance essentielle sur la société. S'il fantasme ce qui peut être considéré comme la plus grande invention de ces dernières années comme une forme de réalité virtuelle sur laquelle il reviendra plus tard, il est remarquable de voir qu'il avait déjà su en saisir les enjeux, sur la dualité liberté/contrôle qui est au cœur même de cette technologie.

Le Cyberpunk est par essence dystopique, il s'oppose à la SF des années 40 et 50 en cela qu'il considère l'avenir sous un jour pessimiste. Pour les auteurs de ce mouvement, outre Gibson on peut aussi citer Bruce Sterling, Lewis Shiner ou Pat Cadigan, le futur est irrémédiablement dirigé vers une Apocalypse certaine. D'où le terme punk, puisqu'il emprunte à la philosophie des Sex Pistols sa logique de "No Future", la conviction de n'avoir aucune chance d'avoir un monde meilleur plus tard.

Politiquement, le genre est fortement anarchiste. Pas dans le sens où ils appellent au Grand Soir pour mettre à terre tous les Puissants. Ils considèrent plutôt que la politique ne sert plus à rien, qu'en dépit des croyances du peuple, le pouvoir s'est déplacé des mains des gouvernants à celles des multinationales qui contrôlent dans l'ombre des démocrates fantoches, qui ne sont désormais qu'un des multiples organes de contrôle mis en place par une société moderne qui a fait de la gestion humaine sa priorité. Le cyberpunk nait de l'horreur de ses auteurs devant la réification de l'être humain.

Cette objectivation de l'être humain passe par le contrôle de ses affects pour le transformer en consommateur aussi aveugle que manipulable, mais aussi par l'altération même du corps avec une prégnance de la technologie sur le biologique. Ainsi, le cyberpunk se définit par la présence importante des augmentations technologiques, par des prothèses qui remplacent une chair faible et l'utilisation répétée des nanomachines. Surtout, au-delà de l'emprise de la technologie sur l'être humain, le genre va pressentir plusieurs éléments : la pollution et la surpopulation qui détruisent la Terre peu à peu, le clivage social et économique qui va en s'empirant et le pouvoir que s'agglomère entre les mains de quelques puissants. C'est en ça que ces œuvres furent considérées comme ambassadrice d'un nihilisme antisocial et apolitique.

Ce genre fut souvent taxé de paranoïa, présentant souvent des mondes où la véritable Histoire a été masquée par une chronologie officielle ou un univers virtuel qui devient la nouvelle norme, cachant la réalité (ce sera la thèse d'un film cyberpunk culte : The Matrix). Surtout qu'il va descendre en flèche le modèle du héros, présentant des marginaux, souvent des hackers (rien à voir avec Chris Hemsworth) qui s'opposent aux mégacorporations. Pour autant, ils gagnent peu, le cyberpunk mettant l'emphase sur l'insignifiance de l'être humain contre ces conglomérats surpuissants.

Prenant ses racines idéologiques autant dans le roman précurseur Frankenstein ou le Prométhée Moderne de Mary Shelley que dans les écrits visionnaires de Philip K. Dick, ce genre se développa essentiellement en littérature. Quand il fut récupéré par Hollywood, lors de l'adaptation de la nouvelle Johnny Mnemonic écrite par Gibson en 1995, ces auteurs punks annoncèrent la mort du mouvement, expliquant que la récupération corporatiste était aussi inévitables que fatale. Pourtant le cinéma a lui aussi développé le genre, de façon moins radicale certes mais qui aura le mérite de popularisé le message du cyberpunk.

En ce sens, Blade Runner de Ridley Scott fut un précurseur puisqu'il adapta dès 1982 le père spirituel du mouvement, Philip K. Dick, en amplifiant les aspects cyberpunks du roman. Le plus grand cinéaste cyberpunk restera sans doute Paul Verhoeven qui jouera très bien avec les codes du genre dans RoboCop (où il aura quand même la prémonition du futur dystopique et pourtant bien actuel de Détroit) et dans Total Recall (une adaptation de Philip K. Dick encore).

Là où le genre se développera sans doute le plus, comme un retour à l'envoyeur puisque ce pays influença en premier lieu William Gibson, ce sera au Japon. Avec des œuvres aussi essentielles qu'Akira, Ghost in the Shell, Appleseed ou Blame!, le Pays du Soleil Levant, comprenant peut-être mieux que personne ce que la technoreligion qui se développe de nos jours nous éloignent d'une spiritualité aussi essentielle que dénigrée.

Le cyberpunk n'est pas réellement mort, comme l'ont annoncé ses créateurs, mais il a dû évoluer avec l'avancement technologique. On trouve chez Neill Blomkamp des thèmes qui ne sont pas sans rappeler ceux de Paul Verhoeven, on peut aussi noter en jeu vidéo la licence Deus Ex qui s'est fendu d'un très bon et très intelligent dernier opus. L'avenir du cyberpunk s'inscrit surtout dans les nombreux dérivés qu'il a engendré et dans une esthétique désormais très répandue.

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