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Interview Christophe Siébert (Féminicid) : ses inspirations et ses prochains romans

Par Louis - CINAK
5 min 23 septembre 2021

Auteur de Métaphysique de la viande et du cycle sur Mertvecgorod, Christophe Siébert propose une œuvre réaliste et dure, teintée de fantastique et de mysticisme. Lauréat du Prix Sade 2019, sa plume décrit aussi bien les affres de l’esprit que l’animalité du corps, notamment à travers le sexe. (Chose que nous avions soulevée lors de notre chronique sur Images de la fin du monde) Un auteur à suivre et qui nous a fait le plaisir de répondre à quelques-unes de nos questions !

 

Comment est née l’idée de Mertvecgorod et son ambiance dystopique ?

J’avais avant tout envie de créer un terrain de jeu pour mes futurs romans, un décor que je pourrais arpenter jusqu’à le connaître par cœur, et dans lequel tous les sujets dont je veux parler pourraient trouver leur place.

Plutôt que les lieux imaginaires (Arkham, la Terre du Milieu, etc.), ce sont les romanciers qui font de leur ville de prédilection un personnage à part entière, qui m’ont inspiré. Mertvecgorod, à ce titre, doit davantage au Los Angeles de Chandler ou à celui de Bukowski, au Marseille de Jean-Claude Izzo, au Paris de Léo Malet bien sûr, etc., qu’aux auteurs de SF.

Ce choix d’une ville à la frontière de la Russie a obéi avant tout à des critères pratiques : j’avais besoin de placer ma mégapole à un endroit du globe où une ville énorme, à la fois criminalisée et corrompue mais où la vie ordinaire est possible, avec une histoire quasi-millénaire, ne soit pas invraisemblable. J’avais aussi besoin d’un climat proche de celui que je connais dans ma vie de tous les jours, pour ne pas devoir me surcharger de documentation à ce sujet. Cette zone-là s’est donc imposée assez rapidement, et bien sûr un tel choix a ensuite considérablement nourri l’esthétique et même la narration de mon projet.

 

Quelle réaction attendez-vous de vos lecteurs en écrivant Images de la fin du monde ou Feminicid ?

Je n’attends pas de réaction particulière. Je raconte mes histoires (plutôt sombres, c’est vrai) de la manière qui me semble appropriée (c’est-à-dire en m’efforçant d’immerger le lecteur au maximum dans ce qu’il lit).

Mon idée, globalement, c’est de faire vivre à mes lecteurs des expériences qu’ils ont peu de chance de vivre dans leurs existences ordinaires, de les confronter à des réalités qui, la plupart du temps, leur sont étrangère.

Pour moi, la littérature sert à ça. À montrer ce qu’on cherche en général à éviter du regard dans la vie de tous les jours : la violence, la misère, la folie, le désespoir, toutes ces choses qui existent, qui sont, je crois, le soubassement de notre humanité et de notre vie sociale, qui sont d’une certaine manière le négatif du monde. J’essaie de montrer ça de façon neutre, je veux dire sans proposer de vision morale. Je tente de raconter le criminel avec la même empathie que la victime, par exemple, et j’essaie, aussi, de n’omettre ni l’un ni l’autre dans le tableau que je brosse.

Donc, au final, si mes lecteurs qui vont mal se sentent un peu mieux après avoir fait du tourisme dans un monde imaginaire pire que le leur (et je reçois assez de témoignages en ce sens pour savoir que mes bouquins font effectivement du bien aux gens pour qui le monde ressemble davantage à un chemin de croix qu’à une promenade de santé), et si mes lecteurs qui vont bien (disons, qui ont une vie ordinaire, une vie qui échappe à la grande misère, à la psychiatrie, à la prison – comme, heureusement, la plupart d’entre nous) développent une plus grande empathie à l’égard de ceux qui en chient, je ne serai pas mécontent.

 

Pourquoi ce regard désabusé sur le genre humain dans votre œuvre ?

Je ne crois pas avoir un regard désabusé. Je mets en scène des gens qui souffrent, qui tentent de s’en sortir, qui commettent parfois d’énormes conneries ; je mets aussi en scène des crapules, des salauds, des imbéciles, des dingues, des idiots ; des gens qui n’ont pas de bol, d’autres qui prennent les mauvaises décisions, d’autres qui font les bons choix mais sont dans un environnement tellement pourri que ça ne change rien – mais je tente de porter sur un eux un regard précis, net, exact. De raconter leur histoire sans détourner les yeux quand ça devient trop pénible, et surtout de ne pas les juger.

Le regard désabusé, je le porte surtout sur la littérature d’un certain nombre de mes confrères, pour qui le genre humain semble se résumer à des types en cravate qui vivent dans des centres-villes et dont les épreuves les plus difficiles sont des chagrins d’amour. Ce territoire-là de l’humanité existe, certes. Un certain nombre de mes confrères s’occupant déjà de l’arpenter, j’ai décidé, pour ma part, d’aller voir ailleurs, de quitter les rues piétonnes pour les ruelles qui sentent la pisse, les appartements meublés chez Ligne Roset pour les taudis et les restaurants de qualité pour les poubelles. Et voir quelles histoires je peux ramener de ces endroits-là.

 

Les thèmes de la fin du monde et du mysticisme sont en toile de fond de l’histoire de Mertvecgorod. Pourquoi ces thèmes au XXIème siècle ? 

Drôle de question ! Ce sont des thématiques indissociables de l’humanité. On croit à toutes sortes de mythes, fables, constructions de l’esprit, depuis qu’on a cessé d’être des singes, et on pense que la fin du monde est pour demain depuis qu’on a acquis la notion du temps.

D’autre part, je m’intéresse beaucoup à la paranoïa (c’est même le titre d’un des deux romans recueillis dans Métaphysique de la viande, mon premier bouquin publié au Diable vauvert), et aux manières de voir le monde qui veulent échapper à la trivialité du concret, de la banale réalité. Que ça soit le complotisme, l’ésotérisme, les visions racistes qu’on tente d’étayer rationnellement ou philosophiquement, l’eschatologie, etc., tout ça me passionne.

Il y a un propos de Don DeLillo que j’aime bien, au sujet de la grande inventivité de l’être humain quand il s’agit d’échapper à la banalité des choses ou de faire n’importe quoi. Il affirme, en gros, que chaque fois qu’un écrivain invente un complot, un crime, un truc tordu quelconque, quelqu’un, quelque part, dans le monde réel, est déjà en train de mettre en œuvre concrètement cette idée tordue.

Je suis d’accord avec ça. Donc, mes mises en scène parfois rocambolesques ou tordues ont bien sûr pour fonction apparente de divertir le lecteur, mais elles ont aussi un sens plus profond, et ce sens, c’est de dire qu’on se fiche de l’explication, qu’il y a toujours une explication, que l’important est peut-être ailleurs.

En ce qui concerne Feminicid, par exemple, j'ai commencé à m'intéresser au féminicide de Ciudad Juarez il y a des années, puis j’ai lu 2666, de Roberto Bolaño, qui dans une certaine mesure m’a influencé, parce que le fait qu'un écrivain s'empare de cette réalité-là pour en faire de la fiction m'a permis de me sentir, moi aussi, autorisé à la faire.

Néanmoins, je suis parti, je crois, dans une direction opposée. Bolaño propose une sorte de roman sans issue, opaque, où aucune explication n'est fournie, et où la matière même de la trame narrative consiste à dire que l'explication ne peut pas exister.

Pour ma part, j'ai recours à toute la panoplie du thriller, du livre-dossier et du roman fantastique à complot cosmique ; et je fournis une explication volontairement alambiquée et outrancière, qui va jusqu’à convoquer l’apocalypse. Il est d’ailleurs permis de la trouver peu vraisemblable, comme il est permis de s’interroger sur la fiabilité des multiples narrateurs qui fournissent les informations tissant le récit.

Mais cette explication, dans son outrance (et même si elle est acceptable au premier degré comme la vérité sur ce crime, ou en tout cas une des vérités possibles) me permet d’exprimer deux choses : d'une part que la fiction, d'une certaine manière, est aussi impuissante que le réel à élucider un crime aussi hors-norme et aussi horrible. Et que, d'autre part, l'explication ne sert à rien (et c'est là que je rejoins Bolaño, sur le fond). Ce qui compte, ce ne sont pas les coupables, mais les victimes.

Bon, j’ai un peu dérivé de la question initiale, peut-être, mais je crois pas tant que ça. Les questions de mysticisme et de fin du monde sont, en réalité, celles des filtres qu’on appose sur le monde pour réussir à le regarder, et celles de la manière dont on envisage le futur, la vie et la mort.

 

Quelles ont été vos inspirations pour le personnage délirant du Svatoj ?

Essentiellement Raspoutine et Mishima, et de manière plus superficielle Gille de Rais et édouard Limonov.

Le tome 3 des Chroniques (actuellement en cours d’écriture) sera en grande partie consacré à la vie du Svatoj, racontée par son amant Camille X. Un bref extrait de ce roman a d’ailleurs paru récemment dans le fanzine Survivre !, édité par Hervé Coutin.

 

Y-aura-t-il d’autres excursions dans l’univers de Mertvecgorod ?

Un certain nombre, oui. Huit ou neuf tomes sont prévus au Diable vauvert, et d’autres auteurs se sont emparés de mon univers pour raconter leurs propres histoires, qui seront publiées par d’autres éditeurs. Je pourrai en dire davantage à ce sujet d’ici quelques semaines, j’espère.

Le point commun à tous ces livres, les miens comme ceux des autres auteurs, c’est qu’ils seront tous indépendant. J’ai voulu les Chroniques de Mertvecgorod non pas comme une saga qu’il faudrait suivre de A à Z, mais plutôt comme un corpus, le plus complet possible, autour d’un sujet, qui est l’histoire de Mertvecgorod sur une période de presque un siècle (entre 1970 et 2050), à travers divers angles, et avec comme événement central un attentat qui a eu lieu en avril 2025.

 Un visa permettant de pénétrer sur le territoire de la République Indépendante de Mertvecgorod

Ce corpus pourra être abordé de toutes les manières possibles : en le lisant dans l’ordre de parution des livres, dans l’ordre chronologique des époques qu’ils évoquent, dans l’ordre qu’on veut – et il ne sera pas non plus nécessaire de tous les lire pour comprendre l’histoire ou le monde, de la même manière que pour vous faire une culture sur l’Occupation, par exemple, il n’est pas indispensable de lire les 500 (ou 5000) bouquins parus à ce sujet.

 

Comment allez-vous vous organiser avec les auteurs écrivant dans votre univers ? Y-aura-t-il une chronologie fixe, où vous auriez imposé la présence d’événements marquants (comme l’attentat qui conclut Images de la fin du monde) ? Ou chacun interprétera-t-il sa propre Mertvecgorod ?

Il y a une sorte de « récit principal », qui est ma chasse gardée, et qui trouve ses racines dans les événements décrits dans Feminicid. Ce récit a pour épicentre l’attentat évoqué dans Images de la fin du monde et développé dans la prochaine Chronique (titre provisoire : écrits de prison), et pour conséquence les événements qui seront décrits dans le tome 4 (titre provisoire : Black-out). Il y a très nettement un « avant » et un « après » l’événement décrit dans ce volume ; la situation politique, criminelle, et même métaphysique de la RIM est bouleversée ; c’est pour cette raison que j’encourage les auteurs qui s’engagent avec moi à explorer plutôt une période tranquille de cet univers.

Pour le fanzine que j’ai publié pour accompagner la parution de Feminicid, par exemple (téléchargeable gratuitement ici), j’invite tous les contributeurs à ne pas sortir de la période 2000-2025 : c’est-à-dire un moment de relative stabilité politique (après les troubles liés à la guerre d’indépendance et avant l’attentat) et de creux relatif par rapport à ma narration principale. Plus ou moins la période décrite par Images de la fin du monde, en fait.

Cependant, ça n’a pas empêché mon camarade Ernest Thomas (qui est, pour le clin d’œil, crédité comme traducteur fictif de Feminicid, puisque ce dernier livre se présente comme un document politique publié clandestinement à Mertvecgorod et traduit par Au diable vauvert), de se lancer avec témérité dans un roman qui se passe en 2033 ! Ce qui a nécessité beaucoup de discussions et d’échanges entre nous. Mais je ne peux pas en dire plus, à part qu’Ernest est dans la dernière phase de relecture de son manuscrit, et que l’éditeur pressenti est impatient de lire ça ! Affaire à suivre, donc.

 

Dernière question : Recommanderiez-vous à quelqu’un de rejoindre la secte du Svatoj ? Et pourquoi ?

Le Sit, qui est donc le nom de l’organisation de Nicolaï le Svatoj, et qui est à la fois une secte, un groupe paramilitaire et une organisation terroriste, sera au cœur du tome 3 des Chroniques. On comprendra mieux son fonctionnement, ses motivations apparentes et cachées, la personnalité de son fondateur. On constatera, aussi, que le Sit, loin de rassembler des tarés, des fascistes et des types louches obsédés par la violence et l’occultisme, offre, dans cette ville corrompue et dangereuse qu’est Mertvecgorod, un refuge à destination des laissés-pour-compte de la grande capitalisterie : les crevards, les précaires, les ouvriers, les prolos de toutes sortes en constituent le gros de la troupe.

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